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Sami Matri, expert des marchés télécoms : « La tarification du mobile data en Afrique, l’arbre qui cache la forêt » ?

jeudi 3 novembre 2011

Le Burkina a accueilli la première conférence africaine sur la régulation et l’économie des télécommunications (CARET) du 26 au 28 octobre 2011. Une occasion pour le parterre de spécialistes des télécoms présents à Ouagadougou de se pencher sur l’évolution du secteur et des contraintes auquel il fait face. Sami Matri, consultant expert des marchés Moyen-Orient et Afrique au sein de l’entreprise Sofrecom (France) a présenté une communication sur la tarification du mobile data en Afrique. Nous nous sommes entretenus avec lui.


Faso-tic.net : Présentez-vous brièvement à nos lecteurs ?

Sami Matri : Je suis consultant expert des marchés Moyen Orient et Afrique au sein de Sofrecom. Sofrecom (www.sofrecom.com) est un leader mondial du conseil en télécommunications et spécialiste dans les problématiques des télécoms, réseaux et régulation notamment en Afrique subsaharienne.
Sofrecom emploi 1300 consultants, experts dans tous les métiers de l’opérateur et du régulateur et dispose de 9 implantations dans le monde. Nous accompagnons les régulateurs dans le déploiement d’observatoires de marchés, de mesure de qualité de services, d’analyse tarifaire et d’interconnexion et enfin le lancement et gestion de licences 3G.

Faso-tic.net : Vous avez participé à la première CARET à Ouagadougou, quels enseignements tirez-vous de cette rencontre ?

Sami Matri : J’ai été marqué par la richesse de ces échanges. C’est un honneur pour Sofrecom d’avoir contribué à la richesse de ces débats organisés sous l’égide du premier ministre et du président de l’ARCEP Burkina. Je formule le vœu que le Burkina puisse accueillir d’autres évènements comme celui-ci, notamment CARET 2012. Que les burkinabés soit le moteur dans la réflexion pluridisciplinaire entre les académiques, les chercheurs, les régulateurs, les opérateurs et les consultants dont je fais partie pour créer les conditions de réflexion et surtout tirer des conclusions pour agir. Ce qui m’a plu à CARET 2011, c’est la diversité géographique des participants comme trait d’union de l’intelligence et expérience sous régionale mais aussi continentale.

C’est donc tout à l’honneur du Burkina. Cet évènement dépasse les hommes et les femmes qui le font ; le challenge du progrès dépasse les personnes qui le font. Toute discussion sur une problématique d’avenir complexe portant sur l’explosion des réseaux mobiles, notamment les mobiles DATA, est constructive. Si tous ces échanges sont anticipés, ils seront mieux traités et mieux compris.

Faso-tic.net : A CARET 2011, vous avez présenté une communication sur « la tarification du mobile data en Afrique : l’arbre qui cache la forêt ? », que faut-il comprendre par réseaux mobiles DATA ?

Sami Matri : Si l’on compare le réseau mobile 2G à un arbre en Afrique (93% des connexions en 2010), ces principales ramifications sont les services voix classiques et les services sms. La data en Afrique est pour l’immédiat donc le sms. Cependant de ce tronc commun, nait une troisième catégorie de services constitués de l’Internet, des contenus, et des applications sur mobile. La nouvelle Data est donc ces nouveaux services de données qu’il est possible de transporter sur des réseaux 3G voir 4G adaptés. Pour rester dans la métaphore, les régulateurs et opérateurs auront la responsabilité de planter ces autres arbres aux troncs plus robustes.... Dans ma communication, j’ai donc évoqué surtout tout ce qui était lié à la connexion Internet des mobiles et l’échange de contenu (vidéo, musique, jeux, surfe sur Internet avec consultation mail…). C’est tout ce qui est lié aux usages personnalisés, communautaires et réseaux sociaux. J’ai pris l’image de l’arbre, car elle a toute sa symbolique en Afrique.

Faso-tic.net : Quelle est la pertinence d’adopter cette technologie en Afrique ?

Sami Matri : En 2015, la part des connexions 3G et 4G va représenter entre 20 et 50% du total des connexions sur mobile en Afrique. C’est un enjeu très important dans les cinq ans qui viennent pour l’Afrique où le mobile est le principal vecteur d’accès aux hauts débits et l’infrastructure la plus efficiente au niveau économique (taux de rentabilité des opérateurs, corrélation au développement du PIB et surtout maximalisation de l’utilité des consommateurs).
Le développement passera en Afrique par un tryptique lié à la progression de la demande, du trafic et capacité des réseaux et enfin l’accessibilité et la baisse des prix.
Premièrement, l’usage du mobile data en Afrique…

Sauf cas spécifiques (raisons politiques), les pays ayant déployés les premiers la 3G, sont des pays où la pénétration mobile supérieure à 50% et un nombre d’utilisateurs internet (via PC, cybercafé) supérieure à 30%, ce qui renforce l’idée. Le taux d’adoption de la mobile data est aussi lié au taux d’utilisateurs internet. Or on observe le déclin progressif des cybercafés, où vont donc s’exprimer ces internautes, ces jeunes bloggeurs…comment va-t-on accéder à ces mails à distance dans une terre de nomadisme qu’est l’Afrique. Enfin un dernier vecteur c’est la maximisation de l’utilité : en Afrique, les services mobile data pourraient prendre racines entre l’économie formelle et informelle et l’intégration socio économique y compris des catégoriales les plus pauvres. Les services sont donc à inventer, il suffit d’observer la population.

En Europe c’est plutôt la bataille entre l’économie financière et économie réelle qui fait rage et tout services permettant la maximisation de l’utilité dans une logique de consommation intégrée où le cross canal intersectoriel crée de la valeur (ex : achat d’un forfait mobile qui donne des avantages sur des produits en supermarché).
En second lieu, pour la problématique de la capacité, les projets de câbles sous marins d’Afrique de l’Ouest et le déploiement de réseau 3G vont offrir des bandes passantes plus larges, plus importantes. Sur la 3G, on est sur des débits théoriques à 24Mb qui peuvent atteindre dans certains cas 42Mb. On a plus de bande passante pour faire du trafic. Mais, on parle déjà de réseau 4G qui offre encore un plus grand débit.

En ce qui concerne le coût des services, on n’est pas en stade de maturité dans les pays d’Afrique de l’Ouest notamment au Burkina et dans les autres pays. Pour l’instant, les équipements n’existent pas, ils sont trop chers (en 2009, le coût du terminal 3G était de 14% à 94% du PIB / hab en Afrique de l’Ouest et Centrale contre 3% à 9% en Amérique du Sud) ou n’ont pas été importés ou parce que les opérateurs ne sont pas assez dynamiques à ce niveau là. Sous l’impulsion d’une politique fiscale plus souple, le prix des terminaux devrait baisser dans les années qui viennent.

Le prix de Mb en wholesale au niveau de la bande passante internationale devrait également baisser et de fait inciter une baisse du prix pour le consommateur final.
Mais l’arbre ici aussi ne saurait cacher la forêt, les opérateurs perdent chaque années des revenus sur la voix et ont besoins de nouveaux relais de croissances. Les régulateurs ont également besoin de rentabiliser les fréquences encore disponibles et d’augmenter la surface de leur assiette fiscale sur les services télécoms. La question de la tarification sera centrale.

Faso-tic.net : Sur quelle région de l’Afrique a porté votre étude ?

Sami Matri : On a mis en exergue les contextes de l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique du sud. Ces deux régions ayant le marché des télécoms le plus dynamique, on a voulu offrir aux participants de la conférence un cas de comparaison, avec un contexte africain de développement de la 3G du service mobile DATA.

Faso-tic.net : pourquoi avez-vous intitulé votre communication : « la tarification du mobile data en Afrique, l’arbre qui cache la forêt ? »
Sami Matri : L’objectif de ma présentation, c’était de dire que le développement des réseaux mobiles passe par un certain nombre d’enjeux qui sont des macro-enjeux liés aux contextes socio-économiques. Ces contextes sont liés aux spécificités de chaque pays, au stade de développement des réseaux, mais également aux externalités des réseaux, c’est-à-dire selon des usages, des tarifications spécifiques qui sont appliquées pour développer l’usage du client final. Cette tarification passe par la compréhension fine des usages des clients et des réseaux qui sont déployés.

Faso-tic.net : Quels sont les conditions pour cette compréhension fine dont vous parlez ?

Sami Matri : L’adoption des usages va être graduelle. Donc, il faut que les prix des mobiles DATA intègrent un niveau d’accès assez intéressant. Cela doit passer par une subvention des services. Les opérateurs devront peut-être subventionner des terminaux 3G, terminaux dont le prix va se démocratiser progressivement.
Cependant, le trafic augmente plus vite que les revenus qu’il génère. Une progression du trafic mobile data de 50% permet d’accroitre les revenus de 30%. De plus un certain nombre d’externalités de réseau peuvent favoriser un trafic incrémental pas forcément monétisable.
En Afrique, les externalités de réseaux spécifiques (substitution fixe/mobile, congestion réseau de collecte, manque de BTS, coupures électriques) et les externalités de tarification (Pré payé, tarification au Mb, faible volume, prix du Mb en baisse) peuvent amplifier ce découplage.

Il faut également considérer que cette tarification doit aussi prendre en compte les usages spécifiques des pays, notamment la gestion et tarification horaire du trafic. A Conakry, par exemple, il y a des heures de pointe le matin et le soir et ces heures de pointe génèrent des trafics très importants qui génèrent à leur tour de la congestion du réseau. Avec le trafic data, ce genre de situation problématique serait amplifiée. Ça, c’est un cas spécifique, il y en a plusieurs en Afrique qui expliquent que les infrastructures routières de configurations urbaines ont des effets sur la consommation du mobile DATA et également sur le prix.
La tarification, c’est donc pouvoir gérer les flux de trafics, orienter les usages, soit par des bonus, soit par des réductions de prix qui permettent effectivement de les adapter à ces contextes.

Faso-tic.net : La cherté des licences d’exploitation n’est-t-elle pas un handicap pour l’adoption des réseaux mobile DATA ?

Sami Matri : Les opérateurs devront acquérir des licences et les coûts de ces licences sont extrêmement importants. Actuellement, la stratégie des régulateurs, c’est de valoriser au mieux ces fréquences, c’est de les vendre au plus offrant. Mais, il faut faire attention pour ne pas faire en sorte que les exploitants de ces ressources soient en situation difficile parce qu’ils payent les licences trop chères, sinon, ils auront du mal après à l’exploiter et à rentabiliser.
Aussi, si les coûts des licences sont élevés, le déploiement de l’infrastructure va se faire de façon plus prudente parce que les opérateurs vont se déployer de façon opportuniste.

L’autre question est celle de l’innovation et du service universel dans la mesure où le mobile data devra être disponible pour le plus grand nombre à un prix abordable. A Sofrecom, nous insistons sur les risques liés à la surévaluation des licences et sous-évaluation des conséquences au niveau du consommateur final.
Enfin, l’intérêt des réseaux 3G pour le régulateur n’est pas uniquement lié à la vente des licences. Ces réseaux vont jouer un rôle de médiation voir de méta médiation à l’échelle d’un pays. Les autoroutes de l’information pourront partiellement remplacer ou compléter les routes pavées à partir du moment où l’usage mobile data permettra d’économiser un trajet pour réaliser une transaction. Dans la même mesure, les services m-gouvernement permettront un meilleur suivi administratif des demandes d’usagers. Les régulateurs l’ont bien compris et sont partenaires dans la co-construction de ces plateformes de services.

Faso-tic.net : L’autre handicap de l’adoption de cette technologie pour un pays comme le Burkina, c’est aussi l’analphabétisme…

Sami Matri : Là, c’est une condition exogène. La DATA sur mobile, c’est comme l’Internet, il faut savoir lire et écrire. En Afrique, Il y a tout un contexte de langues locales, d’ethnies, de culture qui fait qu’il y a une adaptation nécessaire de services en fonction de ces particularités. En revanche, ce n’est pas un frein total. La solution serait l’accompagnement de l’utilisateur soit par l’opérateur, soit par certaines applications techniques (restitution de l’écriture en voix). La personne peut surfer, voir les images, accéder à des interfaces simplifiées avec la présence d’icones comme panneaux de signalisation. Il ne s’agit pas de créer un sous univers internet mais de le simplifier et la solution ici est technique mais surtout humaine. D’une manière générale, la question de l’illettrisme dépasse le cadre des problématiques des réseaux.

Faso-tic.net : A votre avis, le Burkina est-il prêt pour migrer vers le mobile 3G au stade actuel ?

Sami Matri : La question, c’est qu’est-ce que le régulateur veut pour les burkinabè. C’est une question de développement. A partir du moment où les autorités politiques, les autorités de régulations, les opérateurs font en sorte de développer des services, c’est pour des questions économiques bien sûr. Mais, le régulateur, dans sa logique de développement d’activités de concurrence, de dynamisme sectoriel des télécoms, de croissance du pays, doit aider à planter l’arbre en favorisant les investissements dans ces infrastructures qui sont primordiales. L’effort fait par l’ARCEP pour organiser l’évènement CARET témoigne du dynamisme et de l’intérêt sur ces nouveaux enjeux de régulation.

Au Burkina, 50% des connexions internet sont inférieures à 256kb/s et seulement 5% des foyers ont accès à Internet, il y donc un réel besoin pour augmenter les débits et démocratiser l’accès. Il ne faut pas surestimer le potentiel d’un marché, mais ne pas le sous-estimer non plus. La force du Burkina, ce sont les burkinabè eux-mêmes et leur capacité d’adaptation et d’innovation dans l’IT et les télécoms, les opérateurs devront tirer meilleur profit de ce potentiel.

Je ne dis pas qu’il faut que tout le monde utilise l’internet mobile, d’ailleurs il y a au Burkina et en Afrique des priorités à priori plus importantes, mais c’est un peu le sens de l’histoire. Les gens passeront de moins en moins de temps au téléphone, mais de plus en plus sur du surfe sur Internet. Au lieu de d’avoir l’information en appelant, je vais chercher l’information sur Internet avec mon mobile. Bientôt une grande partie des lecteurs du Faso.net le consulteront aussi sur leur mobile.

Entretien réalisé par Moussa Diallo

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